écrit par Anita Knezović et Andrijana Mušura Gabor, experts en économie comportementale
Depuis des décennies, la croissance économique est presque synonyme de progrès social. Une production accrue, une consommation plus élevée et un PIB plus important étaient considérés comme la recette de la prospérité. Cependant, le changement climatique, l’augmentation des inégalités et la pression croissante sur les ressources naturelles soulèvent une question qui a longtemps été en dehors du champ d’intérêt du monde des affaires : le modèle de consommation illimitée peut-il survivre sur une planète aux ressources limitées ? Tout aussi important est la question de savoir comment une entreprise peut créer de la valeur sans encourager une consommation excessive, ce qui déterminera de plus en plus la compétitivité des entreprises dans les années à venir.
Ces questions ne sont plus réservées aux gouvernements, aux organisations internationales ou aux experts environnementaux, mais sont des enjeux commerciaux clés pour les entreprises développant des stratégies ESG. La durabilité ne concerne plus seulement la manière dont les produits sont fabriqués, mais aussi la façon dont les gens vivent, achètent, utilisent des produits et prennent des décisions quotidiennes.
Les principales conclusions de l’enquête ‘Global Consumer Insights Pulse Survey 2024’ de PwC (dans l’édition ‘Voice of the Consumer Survey 2024’) montrent que le comportement des consommateurs évolue rapidement sous l’influence du changement climatique, de l’inflation et de la transformation numérique. L’enquête a couvert plus de 20 000 consommateurs dans 31 pays. Les consommateurs réfléchissent davantage avant d’acheter et souhaitent des preuves concrètes de durabilité, tandis que la confiance devient le plus important avantage concurrentiel.
Un changement de mentalité
La plupart des stratégies ESG des entreprises aujourd’hui se concentrent sur la réduction des émissions dans la production, l’efficacité énergétique et la gestion des déchets. Cependant, il existe de plus en plus de preuves que les objectifs climatiques ne seront pas atteignables sans changements dans les modèles de consommation. Selon le rapport ‘1.5-Degree Lifestyles: Towards a Fair Consumption Space for All’, les modèles de consommation d’aujourd’hui dans les économies développées dépassent de loin les niveaux d’émission compatibles avec la limitation du réchauffement climatique à 1,5 °C. Les auteurs avertissent que l’empreinte carbone associée aux modes de vie devra être considérablement réduite au cours de cette décennie pour maintenir la possibilité d’atteindre les objectifs climatiques.
En d’autres termes, même si l’industrie devient plus efficace, les objectifs climatiques ne seront pas atteignables sans changements dans l’alimentation, la mobilité, le logement, les modèles d’achat et les activités de loisirs. C’est un changement important dans la réflexion sur la durabilité. La première génération de stratégies ESG se concentrait sur le fonctionnement des entreprises. La prochaine génération répondra de plus en plus à la manière dont les produits et services façonnent le comportement des gens.
Changer la logique des affaires
Les changements sont motivés non seulement par les consommateurs mais aussi par le cadre réglementaire de l’Union européenne. Bruxelles considère désormais l’économie circulaire comme une stratégie industrielle et concurrentielle, plutôt que comme une simple politique environnementale. Avec le règlement sur l’écoconception des produits durables (ESPR), le droit à la réparation, les passeports numériques des produits, des exigences d’emballage plus strictes et la responsabilité élargie des producteurs, l’Union européenne exige des entreprises qu’elles prennent la responsabilité du produit tout au long de son cycle de vie. Cela signifie que la compétitivité dépendra de moins en moins de la quantité de produits vendus et de plus en plus de leur durabilité, réparabilité, recyclabilité et utilisation efficace des ressources.
L’économie circulaire change progressivement la logique même de la création de valeur. Les fabricants ne pourront plus penser uniquement au moment de la vente, mais aussi à ce qui arrive au produit des années après qu’il ait quitté l’usine. Pour les entreprises prêtes à ces changements, c’est une opportunité de développer de nouvelles sources de revenus grâce à des services, de la maintenance, de la remise à neuf de produits, des extensions de garantie et des modèles commerciaux circulaires. Pour celles qui continuent à fonctionner selon la logique ‘prendre-fabriquer-utiliser-jeter’, les pressions réglementaires et de marché pourraient devenir un défi sérieux.
ESG : le thème de la décennie
Le dernier ‘Emissions Gap Report’ du PNUE avertit que le monde n’est toujours pas sur une voie qui garantirait l’atteinte des objectifs climatiques et que le rythme actuel du changement est insuffisant. C’est pourquoi les modes de vie durables deviennent le nouveau paradigme de l’ESG. Il ne suffira plus de réduire les émissions dans ses propres opérations. Les investisseurs, les régulateurs et la société demanderont de plus en plus si les produits, services et modèles commerciaux contribuent à des comportements durables ou, au contraire, encouragent une consommation supplémentaire.
Ainsi, l’accent de l’ESG se déplace de la manière dont les entreprises fonctionnent à la manière dont elles influencent le comportement de leurs clients, utilisateurs et citoyens. Cependant, si l’atteinte des objectifs climatiques dépend de plus en plus des décisions quotidiennes des gens, la question se pose de savoir comment les comportements durables se forment et comment les entreprises peuvent les encourager.
Architectes de la consommation durable
Un des messages les plus importants des recherches du PNUE est que les modes de vie durables ne peuvent pas être considérés uniquement comme le résultat de décisions individuelles. Le comportement des gens est fortement influencé par l’infrastructure, la disponibilité des produits, les politiques publiques, les prix, les normes sociales et la manière dont les produits et services sont conçus. Si les transports publics sont peu fiables, les citoyens utiliseront des voitures. Si les produits durables ne sont pas disponibles ou sont significativement plus chers, la plupart choisiront des solutions conventionnelles.
Si le marché récompense les achats à usage unique au lieu de la durabilité des produits, les consommateurs continueront à acheter plus que ce dont ils ont besoin. En d’autres termes, les gens vivront de manière durable uniquement si le système le permet et le facilite. Cela signifie que les entreprises ne sont plus seulement des producteurs de produits, mais aussi des architectes du comportement. Chaque décision concernant la conception d’un produit, les options les plus visibles, la simplicité de l’alternative durable ou la rapidité avec laquelle l’utilisateur reçoit des retours peut augmenter ou diminuer la probabilité d’un comportement durable.
Les entreprises peuvent développer des produits plus durables, des conceptions modulaires et réparables. Elles peuvent transformer les modèles commerciaux par le biais de la location, du partage ou des modèles de produit en tant que service, où les revenus ne dépendent plus uniquement de la quantité de produits vendus mais d’une relation à long terme avec l’utilisateur. Elles peuvent influencer l’ensemble des chaînes d’approvisionnement et façonner de nouvelles normes sociales en promouvant des achats responsables, l’économie circulaire et une utilisation plus efficace des ressources.
Pour les entreprises croates, cela est particulièrement important car les réglementations européennes lient de plus en plus la durabilité des produits à la compétitivité sur le marché. À l’avenir, il ne sera pas seulement évalué combien une entreprise a réduit ses propres émissions, mais aussi combien ses produits et services aident les utilisateurs à réduire leur propre empreinte environnementale.
