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Darko Obuljen : La Croatie souffre d’une méritocratie politisée

<p>Darko Obuljen Opinion</p>
Darko Obuljen Opinion / Image by: foto

Il existe un phénomène dont on parle discrètement dans l’espace public, bien que ses conséquences imprègnent l’ensemble du système institutionnel. Il se manifeste dans des instances qui prennent des décisions sans fondements analytiques, dans une administration qui produit des procédures sans effet, et dans des structures de gestion qui perdent la capacité de comprendre la complexité des politiques publiques. Au cœur de ce phénomène, il s’agit d’une suppression systématique de l’expertise et de la responsabilité au profit de la loyauté, du réseautage et de la convenance politique. La littérature situe cet état dans le cadre de l’érosion institutionnelle et d’un État capturé.

C’est un phénomène qui ne se manifeste pas comme une série de déviations isolées, mais comme une distorsion des mécanismes de sélection au sein de l’État. La sélection négative devient la logique dominante : les individus plus compétents sont marginalisés ou quittent le système, tandis que la conformité et la médiocrité sont affirmées. Les capacités administratives de l’État sont faibles. Là où Max Weber prédisait une bureaucratie dépersonnalisée et fondée sur la connaissance, une administration hybride émerge dans laquelle des procédures formelles coexistent avec des réseaux informels de loyauté.

Dans la littérature, le terme morocratie est utilisé pour décrire un modèle dans lequel des fonctions clés sont exercées par des individus sans les connaissances appropriées, les capacités analytiques et l’intégrité professionnelle nécessaires. Contrairement à la corruption, qui implique un abus de pouvoir conscient, la morocratie est un processus plus subtil dont les conséquences sont plus durables et plus difficiles à détecter. Le problème ne réside pas nécessairement dans l’intention, mais dans un manque de capacité, ce qui le rend résistant aux mécanismes de contrôle classiques.

Logique de Partitocratie

Dans le contexte croate, les conséquences sont visibles dans les entreprises publiques, l’administration publique et l’autonomie locale. Les nominations à des fonctions clés sont façonnées par la logique de partitocratie, un système dans lequel les partis colonisent l’appareil d’État. Les critères professionnels sont formellement satisfaits, tandis que la décision réelle est façonnée par des schémas partisans et clientélistes. La Croatie appartient à un groupe plus large de ‘nouvelles’ démocraties post-communistes où la réforme transitoire n’a pas abouti à un service professionnel, mais à une méritocratie politisée.

La distinction entre les niveaux politique et administratif, fondement de la gouvernance responsable dans les démocraties matures, est systématiquement effacée dans la pratique croate. Le cycle politique impose des changements de personnel qui atteignent bien en dessous du niveau qui serait considéré comme légitime ailleurs. Cela sape non seulement la neutralité de la fonction publique mais aussi la mémoire institutionnelle, une ressource presque négligée de la gestion stratégique.

Les effets sont amplifiés dans les organes de contrôle et de régulation, qui manquent souvent d’expertise suffisante pour évaluer de manière critique les décisions exécutives. Les institutions extractives, celles qui servent à la redistribution aux initiés politiques au lieu de créer de la valeur, ne sont pas omniprésentes dans le cas croate, mais sont suffisamment répandues pour façonner le comportement des acteurs. Le système fonctionne comme un appareil de reproduction pour les procédures ; le cadre normatif existe, mais l’effet opérationnel est absent.

Les conséquences sont également visibles dans le domaine du capital humain. La Croatie fait face à une fuite des cerveaux depuis des années, où la perception des opportunités d’avancement limitées dans le secteur public joue un rôle important. Les systèmes dans lesquels les critères méritocratiques ne sont pas décisifs ont du mal à retenir ceux qui ont la capacité de contribuer.

Étapes partielles

Briser le schéma nécessite plus que des réformes déclaratives. Les expériences comparatives, des pays baltes à la Géorgie, montrent que les professionnalisations réussies supposent la dépolitisation de la sélection, des critères de performance mesurables et la protection de la dissidence professionnelle. La Croatie a fait des étapes partielles, mais elles se sont arrêtées au niveau des actes normatifs, sans garanties institutionnelles d’accompagnement. Le changement le plus exigeant réside dans la culture institutionnelle. Les systèmes qui récompensent la loyauté au lieu de la compétence ne peuvent pas générer une gouvernance efficace, quelle que soit la qualité du cadre législatif. C’est une tâche sociale dans le sens le plus sérieux, car la réforme sape le fondement sur lequel repose la logique partisane de gestion des ressources de l’État. Ignorer le problème signifie accepter la stagnation et la provincialisation progressive au sein de l’espace européen.

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